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La dimension pastorale de l'accueil

Texte de l'exposé du Père Papin, le 21 octobre dernier, lors de la réunion de formation des 7 équipes d'accueil de la paroisse, le 21 octobre 2015

            L’accueil pastoral recouvre des réalités très diverses telles qu’une permanence dans une maison paroissiale, dans une cathédrale, dans une église de quartier où l’on accueille le tout-venant, ou tout autre lieu dédié à un accueil spécifique comme c’est le cas pour Tabgha et pour la Belle-Porte. Mais ces permanences ont en commun d’être des lieux d’accueil et d’écoute. L’écoute est l’attitude première et sans doute la plus fondamentale à développer chez des personnes qui tiennent ces permanences. L’accueil pastoral doit s’imprégner largement des lois générales de l’écoute telles qu’on les pratique n’importe quel lieu d’écoute confessionnel ou non confessionnel. Toutefois, l’écoute pastorale n’est pas celle d’un psychologue, d’un travailleur social ou d’un conseiller conjugal. Elle a ses spécificités que j’essaierai de faire apparaître.

 

Quelques constats

 

  • On n’a jamais eu autant besoin d’être écouté qu’aujourd’hui, alors même que les moyens pour communiquer n’ont jamais été autant développés et à la portée du plus grand nombre.
  • Ceci fait que le déficit de relation et d’écoute est encore plus durement ressenti lorsqu’il s’inscrit dans une société suréquipée en moyens de communication.
  • Il en résulte que la qualité de l’accueil et de l’écoute est une des attentes les plus grandes à l’égard des institutions, des services publics, d’un commerce, et plus encore s’il s’agit d’une association ou d’une instance œuvrant dans le domaine de l’aide à la personne ou dans le domaine du sens. Ce qui est le cas de l’Eglise.
  • Nous pouvons même ajouter que la crédibilité de l’instance dépend de la qualité de l’accueil qu’on y trouve. C’est particulièrement vrai pour l’Eglise. S’agissant de l’Eglise, on ira même jusqu’à identifier la qualité de l’accueil au message qu’elle délivre. Le bon accueil de toute personne quelle qu’elle soit est compris comme étant au cœur du message évangélique parce que c’est ce qui caractérise Jésus. Un Eglise qui accueille est véritablement une Eglise du Christ, une Eglise de l’Evangile, une Eglise qui annonce l’Evangile. Par contre, une Eglise qui accueille mal n’est pas reconnue comme une Eglise de l’Evangile.
  • Ceci dit, il est évident que nombre de personnes accueillies, par exemple des touristes dans une cathédrale, ne verront dans le service d’accueil qu’une prestation publique permettant de leur donner des renseignements et de répondre à leurs questions. Ces personnes se comporteront à son égard comme à l’égard de n’importe quel prestataire de service cultuel. Cependant, même dans ce cas-là, il se jouera quelque chose du rapport de ces personnes à l’Eglise selon la façon dont elles auront été accueillies.
  • Enfin, dernier constat que je ferai, plus la mobilité est grande dans une société, plus les repères institutionnels traditionnels se diluent, plus il est nécessaire de mettre en place des points et des lieux d’accueil stables, organisés, réguliers et repérables. Combien de personnes disent ne pas ou ne plus savoir où aller et à qui s’adresser lorsqu’elles veulent contacter la communauté chrétienne ou lorsqu’elles ont besoin d’un renseignement. Certes, il y a les sites internet du diocèse et des paroisses. Ils ont leur importance. Mais rien ne remplace la relation de personne à personne que beaucoup attendent. Les accueils que vous assurez sont donc plus que jamais des repères pastoraux nécessaires et de première importance.

 

Jésus, un homme d’hospitalité

 

Sans discrimination

 

            Lorsque nous réfléchissons à la dimension pastorale de l’accueil, nous devons regarder comment Jésus, le bon pasteur, accueillait. « Cette homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux », s’étonnaient et même se scandalisaient les Pharisiens à la vue du comportement de Jésus. De fait, Jésus accueillait de manière inconditionnelle tous ceux qui venaient à lui : malades ou bien portants, prostituées ou scribes, publicains ou chefs de synagogues, juifs ou centurions romains… Nous pourrions citer un grand nombre de scènes d’Evangile à l’appui de ce constat. Jésus accueille sans discrimination. Il ne choisit pas ses interlocuteurs. Il ne définit pas à priori le champ de ses relations. Il se laisse rencontrer et accueille toute personne qui se présente à lui. Jésus est fondamentalement un homme hospitalier. L’hospitalité est une dimension majeure de son être au monde, de son rapport aux autres.

 

Trois caractéristiques de l’accueil par Jésus

 

  • La première, c’est qu’il ne cherche pas à retenir les personnes, à profiter de la rencontre pour les endoctriner. Il n’exerce sur eux ni pression ni séduction. Simplement il les écoute, il accueille leurs demandes telles qu’elles les formulent mais sans s’y arrêter, c’est-à-dire en les invitant dans un dialogue à aller au-delà des premières formulations et à exprimer ce qu’il y a de plus profond en elles. Jésus ne reste jamais à la surface des mots. La rencontre, même brève, est toujours un événement qui fait date dans la vie des personnes qu’il rencontre. Ensuite, elles poursuivent leur chemin et toutes ne deviennent pas ses disciples.
  • Deuxième caractéristique : on observe aussi que dans la rencontre Jésus ne se met jamais en avant. Il n’en profite pas pour se raconter. Il est là pour la personne qui vient à lui et non pour se faire valoir.
  • Troisième caractéristique : Jésus prend son temps. Il a tout son temps pour chacun. Exemple : la guérison de la petite fille de Jaïre. Alors qu’il est en route avec Jaïre pour sauver sa fille, il est arrêté par une femme qui a touché son manteau par derrière. Il aurait pu ne pas prêter attention à cette femme en raison de l’urgence d’aller sauver la fillette. Mais non, il s’arrête, il cherche à savoir qui l’a touché et il engage la conversation avec la femme qui a des pertes de sang. De sorte que lorsqu’il arrive à la maison de Jaïre, on lui annonce que la jeune fille est morte. Mais cela n’a pas l’air de l’affoler, contrairement à la foule qui pousse des cris de désolation. Jésus prend son temps pour être totalement présent aux personnes qui viennent vers lui, même si cela paraît déranger ses plans. Mais peut-être que son plan, c’est avant tout d’accueillir, de dialoguer, de guérir et de faire vivre.

 

Le lavement des pieds

Il y a une scène d’Evangile qui nous dit l’importance de l’accueil et de l’hospitalité dans la vie et la mission de Jésus. Une scène que nous connaissons bien, mais que nous n’avons pas l’habitude de lire dans cette perspective : la scène du lavement des pieds (Jn 13). Nous lisons le plus souvent cette scène dans la perspective du service. Jésus se révèle à ses disciples comme étant le serviteur qui se met à genoux pour leur laver les pieds. Et il leur demande de faire de même : « C’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi » (Jn 13,15). Autrement dit, mettez-vous au service des autres comme moi-même je me mets à votre service.

 

Nous n’avons pas tort de lire cette scène dans cette perspective du service. D’autant plus que, située juste avant le long entretien de Jésus avec ses disciples qui précède la Passion, nous pouvons considérer que dans cette scène du lavement des pieds Jésus incarne la figure du serviteur souffrant d’Isaïe livrant sa vie pour le salut de la multitude. Mais nous ne devons pas oublier que dans les cultures orientales, laver les pieds est un geste d’accueil, un geste d’hospitalité vis-à-vis d’un visiteur. Je vous renvoie à Abraham, aux chênes de Mambré, dans le livre de la Genèse : « Aux chênes de Mambré, le Seigneur apparut à Abraham qui était assis à l’entrée de la tente. C’était l’heure la plus chaude du jour. Abraham leva les yeux, et il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui. Dès qu’il les vit, il courut à leur rencontre depuis l’entrée de la tente et se prosterna jusqu’à terre. Il dit : ‘Mon seigneur, si j’ai pu trouver grâce à tes yeux, ne passe pas sans t’arrêter près de ton serviteur. Permettez que l’on vous apporte un peu d’eau, vous vous laverez les pieds, et vous vous étendrez sous cet arbre. Je vais chercher de quoi manger, et vous reprendrez des forces avant d’aller plus loin… ». En lavant les pieds de ses disciples et en les invitant à faire de même, Jésus les invite à être accueillants, à être hospitaliers comme lui-même est accueillant et hospitalier. C’est une disposition, une attitude pastorale majeure que chaque disciple du Christ et chaque communauté chrétienne doit pratiquer. Et Dieu sait s’il y a aujourd’hui un nombre considérable de personnes qui sont en attente de cette hospitalité, en attente d’être accueillies, écoutées, entendues. Rappelez-vous la réponse de Jésus aux disciples qui lui demandaient qui est le plus grand dans le royaume des cieux. Alors il appela un petit enfant, il le plaça au milieu d’eux et leur dit : « Celui qui accueille un enfant comme celui-ci en mon nom, il m’accueille, moi » (Mt 18,5). Le petit enfant représente ici tous les petits de ce monde, tous les fragiles qui sont les destinataires premiers de l’Evangile, les premiers invités à la table du Royaume. Les accueillir au nom du Christ et de son Eglise, n’est-ce pas votre mission quel que soit le type d’accueil que vous assurez ? Ce faisant, c’est le Christ que vous accueillez.

 

La Samaritaine.

 

Pour conclure cette rapide référence à l’Evangile, je vous propose une méditation sur une des rencontres de Jésus : sa rencontre avec la Samaritaine (Jn 4). Cela ne vous donnera pas d’indications pratiques pour bien accueillir, d’autant que le cadre de vos permanences est très divers, de même que les demandes qui vous sont adressées. Mais il s’agit toujours d’une rencontre. Il n’est donc pas inutile de méditer une rencontre de Jésus. Non pas pour l’imiter, mais pour prendre un peu de distance par rapport à votre pratique et vous en inspirer. Et puis, s’il s’agit de réfléchir à l’accueil pastoral, il est plutôt recommandé comme je l’ai déjà dit de méditer des rencontres de Jésus qui est le pasteur par excellence.

 

Saint Jean nous dit qu’il était environ midi. Il devait faire très chaud. Jésus avait marché sous le soleil avec ses disciples. Il était fatigué. Arrivé près Sychar, il s’arrête et s’assied sur la margelle d’un puits pendant que ses disciples vont à la ville chercher de quoi manger. Jésus se trouve donc seul. Il a soif.

 

Une femme arrive avec sa cruche sur l’épaule. Evénement tout à fait banal, sans aucune signification particulière. Mais la façon dont Jésus va la rencontrer et dialoguer avec elle va faire que cette rencontre banale va devenir pour cette femme la rencontre de sa vie parce que Jésus l’aura rejointe dans son drame et dans ses aspirations les plus intimes. Cette femme fait partie de ces petits auxquels la Bonne Nouvelle est destinée en priorité. D’une part, elle est une femme, donc vouée aux corvées ; elle est Samaritaine, et donc méprisée par les juifs ; et probablement qu’elle n’est pas bien vue dans son propre peuple du fait de sa vie qui, comme on l’apprendra plus tard, n’est pas des plus édifiantes. C’est cette femme-là que Jésus va rencontrer.

 

Le dialogue s’engage de façon très ordinaire par une demande de Jésus : « Donne-moi à boire ». Demande ordinaire et banale, du moins au premier abord, mais qui ne l’est pas tant que cela. Car, en demandant de l’eau à cette femme, Jésus transgresse deux conventions bien établies. La femme lui fait remarquer la première : « Comment ! Toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ». La deuxième transgression, ce sont les disciples qui s’en étonneront lorsqu’ils reviendront de la ville : saint Jean nous dit qu’ils furent surpris de le voir parler seul à seul avec une femme. C’était plutôt inconvenant. Mais, comme je soulignais tout à l’heure, Jésus engage le dialogue avec tous sans aucune discrimination. Il a devant lui une personne qui a besoin d’être reconnue, comprise et aimée telle qu’elle est, avec ses qualités (elle en a certainement), mais aussi avec ses défauts (on verra plus tard qu’elle en a aussi).

 

Mais déjà, par la simple demande qu’il lui adresse : « Donne-moi à boire », Jésus manifeste qu’il a de la considération et du respect pour cette femme. Il la valorise alors qu’elle est probablement dévalorisée. Cela va enclencher une dynamique dont la femme n’a pas idée à ce moment-là car elle en reste à une compréhension matérielle de ce que Jésus lui dit : « Seigneur, donne-moi de cette eau, que je n’ai plus soif et que je n’aie plus à venir ici pour puiser ». Du coup, c’est elle qui est en attente par rapport à Jésus alors qu’auparavant le demandeur c’était Jésus. Progressivement, Jésus va l’amener à passer à un autre plan en changeant de sujet : « Va, appelle ton mari ». La femme est rejointe dans son intimité et pressent dans l’homme qu’elle a rencontré quelqu’un qui dispose de capacités plus qu’humaines car il a mis le doigt sur son drame personnel : « Je n’ai pas de mari » « Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari : des maris, tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai ». Dans sa foi car c’est une femme de foi, un homme qui la rejoint ainsi dans la vérité de sa vie ne peut être qu’un homme de Dieu, un prophète. Alors, elle va elle-même se situer sur le plan religieux et profiter de la rencontre avec Jésus pour lui poser une question religieuse qui la tracasse : où faut-il adorer Dieu ? Sur le mont Garizim comme le disent les Samaritains ou à Jérusalem comme le disent les Juifs ? Cette question de la femme indique qu’au cœur de sa vie instable et marquée par le péché il y a une recherche de Dieu. Elle veut adorer Dieu de façon juste. Jésus va lui répondre qu’adorer Dieu, ce n’est pas une question de lieu. La véritable adoration est à vivre intérieurement. Il s’agit d’adorer en esprit et en vérité, c’est-à-dire de faire que toute la vie soit vécue sous la mouvance de l’Esprit. La femme acquiert alors la certitude intérieure qu’elle se trouve face à un homme libre qui est au-dessus de toutes les controverses religieuses du moment, un homme qui a une parole libératrice. Un homme exceptionnel. Elle est désormais prête à accueillir dans sa vérité celui qu’elle a rencontré : « Je sais qu’il vient, le Messie, celui qu’on appelle Christ… C’est lui qui nous fera connaître toutes choses ». Sous-entendu : n’est-ce pas toi qui justement semble connaître toutes choses ? Jésus peut alors lui révéler qui il est : « Je le suis, moi qui te parle ». C’est le sommet du dialogue.

 

Aussitôt, elle va sans tarder témoigner de sa foi en insistant sur l’aspect personnel qui a provoqué en elle un bouleversement : « Venez voir un homme qui a dit tout ce que j’ai fait. Ne serait-il pas le Christ ? » Loin de garder cette révélation pour elle, elle l’annonce, elle en devient la messagère dans son milieu de vie, entraînant les autres à faire la même découverte : « Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause de la parole de cette femme… Ils furent encore beaucoup plus nombreux à croire à cause de sa parole à lui, et ils disaient à la femme : ‘Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde ».

 

Cette méditation de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine vous a peut-être paru un peu longue. Mais cela vaut le coup d’y revenir régulièrement lorsqu’on fait de l’accueil pastoral. Certes, vous ne vivez pas toujours des rencontres et des dialogues aussi développés. La rencontre peut être brève. Cela dépend du contexte dans lequel vous exercez cet accueil et de la demande qui vous est faite. Mais cela peut aussi dépendre de vous, de la façon dont vous accueillez, dont vous répondez à la demande qui vous est faite, à la question qui vous est posée. Il y a une manière de répondre qui peut mettre fin rapidement au dialogue ou qui, au contraire, va permettre d’aller plus loin, plus en profondeur, même lorsque la demande ou la question est complètement terre à terre comme c’est le cas au début du dialogue de Jésus avec la Samaritaine. Si les gens viennent dans une église, dans une cathédrale, ils savent qu’ils ne viennent pas dans n’importe quel édifice, même si beaucoup ne viennent que pour des raisons touristiques, culturelles et sont assez loin de la foi et d’une vie ecclésiale. Sans vous transformer en catéchistes, la façon dont vous allez répondre à leurs questions peut être comme une première annonce, un caillou blanc sur leur route et qui d’une manière ou d’une autre fera date. De même pour la permanence dans une maison paroissiale ou en d’autres lieux. Ayez toujours une écoute pastorale, c’est-à-dire une écoute qui à partir et au-delà des paroles prononcées va rejoindre d’une manière ou d’une autre la personne qui vient à vous dans ce qu’elle vit, dans ce qui la réjouit ou la fait souffrir, dans ses questions et ses attentes. Lorsqu’on médite les multiples rencontres de Jésus, on voit qu’il a une façon d’être, de parler, de questionner qui permet toujours d’aller au-delà de la surface des mots et des choses. Un accueil pastoral, ce n’est pas un guichet d’administration qui se contente de vous donner ou de ne pas vous donner ce que vous êtes venus chercher. Voilà ce que je veux dire.

 

Une écoute pastorale.

 

            Je le disais au début de mon intervention, dans l’accueil, il y a un élément particulièrement important : c’est l’écoute. Une personne dira qu’elle a été bien accueillie si elle a le sentiment d’avoir été écoutée. Je ne parlerai pas ici de l’écoute que peut avoir un médecin, un avocat, un travailleur social, etc…, mais de l’écoute pastorale. Même s’il y a des points communs à ces divers types d’écoute, ne serait-ce que d’un point de vue technique, il y a des spécificités à chacun qui sont liées au contexte dans lequel s’exercent l’accueil et l’écoute, et à leur finalité. Que peut-on dire de l’écoute pastorale ? Qu’est-ce qui la détermine ? Qu’est-ce qui la spécifie au-delà de la variété des contextes dans lesquels elle s’exerce ?

 

  1. La première chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’il s’agit d’une écoute institutionnellement déterminée. Vous faites de l’accueil dans un lieu explicitement et visiblement ecclésial : une permanence paroissiale, un point accueil dans une église, à Tabgha, à la Belle Porte, etc. Généralement, la personne qui vient vers vous le sait. Elle vient avec une question, une attente déterminée par ce positionnement. Soit que sa demande soit explicitement religieuse au sens large de ce terme, soit que dans son esprit vous représentez une institution pour laquelle l’accueil et l’écoute sont des valeurs, des attitudes fondamentales. Si on s’adresse à une permanence clairement chrétienne, on s’attend pour le moins à être accueilli et écouté.

    Vous êtes également ecclésialement situés parce que vous accomplissez un service d’accueil et d’écoute au nom de l’Eglise. Ce n’est pas vous qui un beau jour avez décidé de vous installer pour faire de l’accueil ecclésial. Vous y avez été appelés. Vous vous êtes rendus disponibles, vous avez reçu mission pour cela. C’est une responsabilité. Evidemment, vous exercez cette mission avec ce que vous êtes, avec votre sensibilité, vos convictions personnelles, mais vous devez veiller à ce que la permanence d’accueil que vous assurez ne devienne pas un lieu de promotion de ce que vous pensez sur ceci ou sur cela. C’est un jeu assez subtile entre une véritable présence (car vous n’êtes pas une borne qui donne des renseignements comme on en trouve en beaucoup de lieux) et un certain effacement ou plutôt une discrétion par rapport à vos idées personnelles, parce que vous représentez la communauté qui vous a donné mission. Vous êtes son visage, parfois son visage, une de ses portes d’entrée. Or, on sait à quel point le visage ou l’image que l’on donne dit quelque chose du groupe auquel on appartient et qu’on représente. Selon la façon dont vous accueillez et dont vous écoutez les personnes qui viennent vers vous, vous donnez une image d’ouverture ou une image de fermeture de la communauté chrétienne. Cela peut venir à l’appui du message qu’elle porte ou bien le contredire. Cela peut constituer comme un petit caillou blanc positif dans la relation d’une personne à l’Eglise ou handicaper cette relation, voire même la bloquer. Le service que vous accomplissez est un service d’Eglise au sens fort de ce terme.
     
  2. La deuxième chose que je veux souligner découle naturellement de ce que je viens de dire. Si le service que vous accomplissez est un service d’Eglise, alors il a nécessairement à voir avec l’annonce de l’Evangile, avec le témoignage de la foi. Car – le pape François l’a rappelé dans son exhortation La joie de l’Evangile – tout dans l’Eglise doit être ordonné à l’annonce de l’Evangile. Bien sûr la catéchèse, bien sûr la liturgie et les sacrements, bien sûr l’action caritative, mais aussi une permanence d’accueil et d’écoute. Si dans l’Eglise on apporte tant de soin à mettre en place des permanences ou des « points écoute » et à former les personnes qui tiennent ces permanences, ce n’est pas pour le plaisir d’ajouter un service à tous ceux qui existent aujourd’hui dans notre ville. C’est parce qu’il y a là un enjeu pour l’annonce de l’Evangile et le témoignage de la foi dans la société d’aujourd’hui. Ne pensez donc pas que le service que vous rendez est un service mineur ou périphérique au regard de la mission de l’Eglise. Peut-être même que souvent vous êtes un point de contact entre ce que François appelle les périphéries de notre humanité qui ont besoin de la lumière de l’Evangile et le cœur de l’Eglise qui a mission de la porter dans le monde. Au regard de l’Evangile, il n’y a pas de service secondaire. Chacun, là où il est, là où il a été envoyé, apporte sa contribution.

    Cette annonce de l’Evangile dans une permanence d’accueil et d’écoute se fait de différentes façons. D’abord par la qualité de l’accueil, de l’écoute, de la rencontre et du dialogue, même bref, même à partir d’une demande qui peut n’être que technique ou une simple demande de renseignement. L’écoute pastorale, si elle prend en compte la demande dans sa matérialité et cherche à y répondre, propose toujours d’aller au-delà. Pas forcément de façon explicite, mais tout simplement par une façon d’être, de répondre à la demande, de tendre discrètement la perche pour aller au-delà de la demande formulée, donner su sens si la personne rencontrée est disponible pour cela. Car, il y a un principe à tenir : c’est le respect de la personne et de sa liberté. Il ne s’agit pas de lui faire subir un interrogatoire, de forcer sa conscience ou de faire du prosélytisme. Ce serait très loin de ce qui se passe lorsque Jésus rencontre des personnes qui viennent à lui. Il y a une manière de répondre à une demande et d’entrer en relation qui bloque la relation et ne permet pas d’aller un peu plus loin. Par contre, il y a une façon de répondre et d’être en relation qui peut permettre d’aller plus loin, même dans un temps relativement bref.

    L’écoute pastorale n’est pas seulement affaire d’oreille, mais c’est tout autant affaire de cœur. Vous connaissez certainement la demande adressée à Dieu par le roi Salomon : « Donne-moi, Seigneur, un cœur qui écoute » (1 R 3, 9). Saint Benoît dans sa Règle a fait écho à cette parole de Salomon en incitant ses frères moines à cette écoute du cœur : « Incline l’oreille de ton cœur », leur dit-il. Bien sûr, il s’agit d’abord de l’écoute de la Parole de Dieu qui doit être l’attitude première du croyant. Mais du même coup, cette écoute du cœur doit s’appliquer aussi aux autres C’est un peu comme le commandement que Jésus nous a donné : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur… et pareillement ton prochain ». De façon analogue, nous pourrions dire : « Tu écouteras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur… et tu écouteras pareillement ton prochain… » Ou encore, celui qui dit qu’il écoute Dieu et qui n’écoute pas son frère, celui-là est un menteur… Si je peux me permettre de vous donner un conseil : avant de commencer un temps de permanence, adressez-vous à Dieu avec les mots du roi Salomon : « Donne-moi, Seigneur, un cœur qui écoute ».

     
  3. Je voudrais apporter une précision - ce sera mon troisième point - à savoir qu’écouter ne veut pas nécessairement dire : se taire. Mais notre parole doit être au service de la parole de l’autre. Elle doit la favoriser, la libérer, lui permettre d’aller plus en profondeur dans la mesure où le contexte le permet, comme on voit Jésus faire avec la Samaritaine. Jésus ne se tait pas. Si cela avait été le cas, la rencontre aurait été brève, il aurait eu son verre d’eau, tout se serait arrêté là et il ne se serait rien passé d’important pour cette femme. Jésus parle. Il serait intéressant de repérer précisément à partir de quoi Jésus parle et la nature de cette parole. A certains moments, sa parole s’articule directement à ce que dit la femme et, à partir de là, il l’ouvre à des réalités autres sans craindre le quiproquo : par exemple, de l’eau du puits à l’eau qui désaltère définitivement… A un certain moment, il introduit une rupture dans le dialogue qui lui permet de toucher la femme dans son mal-être profond : ainsi lorsqu’il lui demande d’aller chercher son mari… A d’autres moments, c’est une parole d’enseignement : par exemple lorsqu’il lui dit que ce n’est plus ni à Jérusalem ni sur le mont Garizim qu’il faut adorer Dieu, mais en esprit et en vérité… Ou une parole de révélation lorsqu’il lui dit qu’il est le messie : « Je le suis, moi qui te parle ». Mais, tout cela ne vient pas n’importe comment ni à n’importe quel moment du dialogue. C’est toujours lorsqu’il perçoit que la femme est à même de faire un pas de plus ou de passer à un autre niveau de parole. Il est évident que nous ne sommes pas Jésus et que nous n’avons pas autant que lui la connaissance intuitive de ce qu’il y a dans le cœur des personnes que nous rencontrons. Mais, nous pouvons nous mettre à son école pour apprendre à accueillir et à écouter  comme Jésus a accueilli et écouté. Tout à l’heure, je vous invitais à invoquer le Seigneur à la manière de Salomon et à lui demander un cœur qui écoute. Vous pouvez y ajouter une invocation à l'Esprit Saint pour qu’il vous inspire les mots, les paroles qui seront véritablement au service de la personne qui vient à vous, au service de sa propre parole, au service de son humanité et de sa rencontre avec Dieu, même si le temps et les modalités de cette rencontre vous échappent complètement.
     
  4. Je conclus mon intervention par une dernière réflexion. La personne qui vient à vous, quel que soit le motif de sa démarche, quelle que soit sa demande, vous avez à la considérer comme un frère ou une sœur que Dieu aime, pour laquelle Jésus est mort et ressuscité. Un frère ou une sœur qui a son histoire, ses projets, ses inquiétudes, ses attentes. C’est vraiment un frère ou une sœur que vous accueillez même si la personne vous est complètement inconnue. Cette façon de la considérer marquera votre accueil. Et la personne le sentira. Il ne s’agit pas de lui sauter au cou. Mais, être accueilli par un sourire, manifester que vous êtes là pour elle, est un signe important qui facilite la rencontre et qui manifeste que nous ne sommes pas dans une démarche simplement administrative, même si des demandes peuvent être de cet ordre-là. Ayez conscience que pour certaines personnes ce sera leur premier contact avec l’Eglise ou une reprise de contact après des années sans relations avec une communauté chrétienne : pour un baptême, un mariage, des obsèques, une inscription au catéchisme… Et puis il y a ceux qui viennent parce qu’ils vivent des situations lourdes à porter et qu’ils pensent trouver dans la communauté chrétienne une écoute, un réconfort, une piste pour s’en sortir, Quelle que soit la raison de la démarche, celle-ci peut être difficile à faire. D’où l’importance de manifester de différentes façons un accueil chaleureux et fraternel. Cela dit l’importance que la personne a pour vous et l’intérêt que vous lui portez. Elle n’est pas un individu parmi d’autres. Elle est un frère ou une sœur dont la démarche vous importe. Cela n’implique pas que vous puissiez répondre vous-mêmes à la demande. Mais vous devez pouvoir l’orienter vers des personnes ou un service qui sera à même de répondre à sa demande.

    Dans certains cas, en fonction de la démarche de la personne et de ce qui aura été échangé avec elle, vous pouvez manifester la spécificité pastorale de l’accueil et l’esprit fraternel qui doit l’animer par une prière qui peut se dire de façon très simple par ces quelques mots : « Je prierai pour vous ». Cela est possible. N’hésitez pas à le faire. Soyez certains que cela aura un écho très fort chez les personnes à qui vous le direz. Mais dans tous les cas, il est bon, il est normal que les personnes rencontrées dans vos permanences habitent votre prière. Une prière qui peut profiter des temps où personne ne vient. Un service pastoral est un service qui prend soin de la personne. Prier pour les personnes accueillies est une belle façon de prendre soin d’elles.

    L’accueil pastoral est aussi un vrai ministère d’Eglise, même s’il ne s’agit pas d’un ministère ordonné. Vous savez : à côté des ministères ordonnés (épiscopat, presbytérat et diaconat), il y a les ministères institués (aujourd’hui, le ministère de lecteur et le ministère d’acolyte). Le plus souvent, ces deux ministères institués sont conférés à ceux qui se préparent au diaconat permanent et au presbytérat. Le pape Paul VI avait ouvert la possibilité qu’ils le soient aussi à des laïcs. Il avait même invité à en inventer d’autres en fonction des besoins de l’Eglise et de sa mission. Mais cela ne s’est pas vraiment fait.  Autrefois, il y avait deux autres ministères institués en plus du lectorat et de l’acolytat. C’étaient le ministère de portier et le ministère d’exorciste. Il me semble que ces deux ministères pourraient être revivifiés, évidemment d’une autre façon qu’autrefois.

    Pour ce qui est du ministère d’exorciste, j’en vois l’importance aujourd’hui devant les nombreuses demandes d’aide de personnes qui ne savent plus comment sortir de situations qui les enferment, les angoissent, les dépassent, que ce soit sur le plan social, familial, psychologique… Des personnes qui vous disent : « Je suis perdue ». Derrière le mot exorcisme, je ne vois pas que la libération de forces attribuées à Satan. Je vois aussi tout ce qui peut permettre à une personne de mettre la tête hors de l’eau, de sortir de situations qui l’oppressent et la minent intérieurement, et de vivre mieux. Il me semble que certaines permanences d’accueil rendent ce genre de service, ou du moins y contribuent.

    Quant au ministère de portier, aujourd’hui disparu, je pense que les permanences d’accueil dans une maison paroissiale, dans une église, une cathédrale ou ailleurs, remplissent ce même service. Vous êtes souvent au seuil, près de la porte d’entrée, vous ouvrez la porte si elle n’est déjà ouverte, vous accueillez la personne qui frappe, qui sonne ou qui entre. Ce n’est pas simplement la porte du local que vous ouvrez. Vous n’accueillez pas seulement dans une pièce. Vous ouvrez ou vous maintenez ouverte la porte de la communauté chrétienne et vous manifestez l’accueil chaleureux et fraternel de cette communauté. Vous exercez un ministère de portier pour aujourd’hui. Merci pour ce service que vous accomplissez et pour lequel vous vous formez. Merci également de votre attention.