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Nancy - Église Saint-Sébastien Nancy - Église Saint-Sébastien

Témoignage de Jean-Marie Schléret, membre du collectif pour la Syrie, 1er et 2 avril 2017

La désinformation qui scandalise les chrétiens d’Alep

Connaissant la Syrie depuis 40 ans, ayant vécu au Liban durant de nombreuses années, épousé une Libanaise née à Damas de mère syrienne au cœur des quartiers chrétiens de Bab Charki et Bab Touma, je me suis rendu très souvent dans ce pays. En 2007, j’ai pu le faire visiter avec mon épouse à Mgr Papin. Nous nous sommes rendus successivement à Damas, Hama, Maaloula et Alep où les Franciscaines de Marie nous ont hébergés. Nous avons rencontré les autorités des églises catholiques et orthodoxes, ainsi que le supérieur du légendaire monastère de Mar Moussa El Habachi, le Père Jésuite Paolo Del Oglio, assassiné par Daesh à Raqqa en 2013.

 

En ce 5e dimanche de carême, jadis appelé dimanche de la Passion,  que le  Christ a souffert en terre moyen-orientale, je voudrais vous faire partager l’incompréhension et la grande déception de nos frères chrétiens d’Alep, face à toute la désinformation sur la situation dans la capitale du Nord. Mes nombreux amis aleppins de l’agglomération me disent à quel point ils sont révoltés par la manière dont la libération d’Alep a été caricaturée en Occident et particulièrement en France, qui par le passé a toujours su protéger les chrétiens du Liban et de Syrie. Fin novembre 2016, sur 1 million et demi d’habitants, seul 1/10e d’Alep demeurait encore  dans les quartiers Est aux mains des rebelles d’obédiences diverses, principalement sous le contrôle du front Al Nosra,  la branche d’Al Qaeda,  servant de boucliers humains aux milices combattantes.

 

Après la reddition d’Alep Est, les habitants ont raconté comment les combattants tuaient ceux qui voulaient quitter leur quartier, comment les filles étaient exploitées pour le djihad. Ils ont pu voir les réserves de nourriture accumulées, provenant des donations internationales et confisquées par les milices pendant que la population mourait de faim. Tout le contraire  du déluge de propagande accusant de crime contre l’humanité les forces du « régime » désignées comme coupables du massacre de toute une population. Les raids de l’aviation qui frappaient les cibles d’où provenaient tirs de mortier et missiles étaient qualifiés de bombardements aveugles.  Pourquoi, demandent nos amis chrétiens de Syrie,  les opérations de la coalition internationale à la bataille de Mossoul, sont-elles présentées comme des « frappes chirurgicales » épargnant les innocents, alors que les opérations analogues à Alep Est étaient condamnées comme des « bombardements meurtriers tuant des civils». Il aura fallu attendre le 27 mars dernier pour entendre des protestations de quelques chancelleries occidentales au sujet des nombreuses victimes civiles de Mossoul, alors que l’expression de leur indignation était à son comble dès les premiers moments du  siège d’Alep Est.

 

 Personne n’a écouté Mgr Jeanbart, archevêque Grec Melkite d’Alep qui n’a cessé d’affirmer avec force que « la France n’aurait jamais dû soutenir la rébellion syrienne ». Du reste, les médias ont constamment passé sous silence les témoignages émanant des autorités religieuses. Quand le curé de la cathédrale  de Homs dénonçait les pays qui financent la rébellion et les agences de recrutements de djihadistes, c’était silence radio en France. Que de fois le clergé et les religieux n’ont-ils pas dénoncé l’opposition qualifiée par la France de « modérée », comme étant  composée de mercenaires qui ont perpétré des massacres.  Quand dès 2012, Mère Agnès-Maryam de la Croix, religieuse carmélite, supérieure du monastère St Jacques à Qara près de Homs,  dénonçait le calvaire du peuple syrien, « victime de l’acharnement des puissances occidentales », elle était taxée de soutenir le  pouvoir dictatorial.

 

C’est autour de la situation d’Alep que la désinformation a été particulièrement révoltante pour la grand majorité des Aleppins et notamment les chrétiens des différentes confessions. Dans son récent ouvrage « Ne nous laissez pas disparaître », Grégoire III Laham, patriarche grec-melkite d’Antioche, lui-même originaire d’Alep,  déplore que cette désinformation ait atteint les milieux catholiques eux-mêmes. Les médias ont en effet parlé d’une ville totalement anéantie,  en attribuant les destructions aux « forces du régime », saluant l’organisation à Paris, quelques jours avant la chute d’Alep Est, d’une conférence des opposants. La mairie de Paris n’était pas demeurée en reste avec l’extinction des éclairages de la Tour Eiffel et l’invitation d’un soi-disant maire d’Alep Est dont la grande majorité des Aleppins n’avaient jamais entendu parler et qui, dès la chute du dernier bastion islamiste, a disparu aussi vite qu’il était apparu.

 

Parmi les responsables chrétiens, le docteur Nabil Antaki, directeur de l’hôpital Saint Louis d’Alep,  a marqué son étonnement d’entendre les médias et ONG occidentaux dénoncer constamment de multiples bombardements d’hôpitaux et structures de santé à Alep Est, à tel point que cette partie de la ville aurait pu passer pour la zone la plus médicalisée au monde . Or, le Dr Antaki, qui n’a jamais quitté la Ville, fait observer que les trois hôpitaux publics de ces quartiers ont cessé de fonctionner dès le début des combats, l’un transformé en QG d’Al Nosra, l’autre en prison et le troisième en siège du tribunal islamique. Cela n’a pas empêché de parler de  destruction du « plus grand hôpital d’Alep Est, alors qu’il s’agissait en fait d’une clinique de 31 lits de traumatologie. La France avait alors rivalisé dans les superlatifs en condamnant un crime de guerre et en parlant de « la plus grave catastrophe humanitaire jamais vue en Syrie ».

 

Qui, par contre, a dénoncé ou tout simplement parlé dans le détail de l’embargo frappant de plein fouet le fonctionnement des hôpitaux syriens. Mesure décrétée par les USA et l’Union Européenne, empêchant l’approvisionnement en  médicaments et pièces de rechange pour les IRM et les scanners. Les chrétiens de Syrie ne comprennent pas le silence qui règne notamment en France  sur un embargo aussi inhumain qui interdit aux  compagnies occidentales de coopérer avec les hôpitaux d’Alep pour entretenir leur  matériel médical et les approvisionner en produits de soin.

 

En Syrie, les congrégations religieuses sont restées actives. A Alep, elles aident quotidiennement les familles dans le besoin.  Les voix de leurs chefs spirituels tels que l’archevêque Mgr Jeanbart réussissent de temps à autre à se faire entendre notamment lors  de déplacements en Europe. C’est ainsi que nous avons pu l’entendre à Saint Epvre à la nuit des témoins appeler les chrétiens d’Alep qui ne sont plus que 35 000 sur 150 000 avant la guerre, à ne pas quitter le pays. Avec l’ensemble des évêques de Syrie, depuis juillet 2016, il voyait dans les avancées de l’armée un espoir de libération pour les Aleppins. Du reste en décembre, peu de temps avant Noël, quand le dernier réduit  aux mains des djihadistes a été conquis, les cloches des églises ont marqué le soulagement de la population,  ce dont la presse occidentale n’a quasiment jamais parlé.

 

 Les Aleppins chrétiens se sentent trahis. La France nous a poignardés, disent-ils, en armant les « rebelles », en soutenant jusqu’à présent une « opposition » ayant pour objectif l’instauration de la charia. Ils nous accusent nous les Français, d’avoir abandonné leurs frères devant l’histoire. Le Pape François n’a pourtant pas cessé d’interpeller les grandes puissances. Le 10 mars dernier, à l’occasion de sa messe dédiée à la Syrie, il a marqué une attention toute particulière pour la population précarisée d’Alep alors que le monde entier a déjà tourné la page d’Alep. SOS Chrétiens d’Orient, dans son magazine n°7 du 1er trimestre de cette année,  consacre une page entière à Alep sous le titre « Alep martyrisée, mais libérée », avec un appel aux dons. Aujourd’hui, à Nancy, nos frères dans le Christ, les chrétiens d’Alep,  nous interpellent : « ne vous laissez pas gagner par la désinformation, intensifiez votre mobilisation pour nous aider, rectifiez les informations partisanes et dénoncez les silences coupables. Nous vous gardons malgré tout notre confiance en refusant d’imaginer que nos frères chrétiens puissent nous abandonner ».